Pouvoir populaire en ligne : bénéfices et risques

Tom Liacas —  juin 18, 2012 — 6 Comments

Les médias et les réseaux sociaux distribuent-ils un pouvoir de manière trop étendue et trop précoce ? Existe-t-il vraiment une « sagesse populaire » lorsqu’il s’agit de débats publics ou cela s’apparente-t-il davantage à l’hystérie des masses ?

The forum troll is always ready for a good debate!

Le symbole du troll en ligne. Toujours d’attaque pour un bon débat amical – !

Certains de mes amis m’en voudront d’écrire ce billet, mais je crois qu’il est maintenant temps de mettre en perspective le pouvoir émergent que les médias sociaux confèrent à la société civile. Les puristes m’accuseront de trahison – et je comprends leur sentiment – car c’est dans le milieu militant que j’ai fait mes armes de communicateur. À mes débuts au milieu des années 90, nous les activistes représentions David, et Goliath était la force à maîtriser. À cette époque, nous exploitions les courriels et les forums, ébauches des espaces collaboratifs en ligne. Nous nous organisions et communiquions de notre mieux. Il devenait plus facile de rassembler les gens et de faire connaître nos tactiques par-delà même les frontières.

Bien que nos présumés ennemis – gouvernements néolibéraux, organisations mondiales de commerce et culture capitaliste moderne- étaient de taille, leurs failles se faisaient de plus en plus visibles. La convergence de la justice sociale et des mouvements environnementaux et pacifistes des quelques décennies précédentes trouvait dans la finance transnationale un ennemi idéologique commun et, au même moment, les nouveaux médias virtuels liaient ensemble leurs réseaux sociaux plus étroitement que jamais tout en leur conférant un pouvoir sans précédent.

Les failles sont ensuite apparues béantes, notamment lors de la série de protestations à l’occasion des sommets de la fin des années 90. En décembre 1999 à Seattle, les militants sociaux et environnementaux n’étaient désormais plus des excentriques et des fanatiques pouvant être ignorés des passants. Il s’agissait en fait de 100 000 citoyens extrêmement motivés,  parvenus à paralyser complètement une ville de taille, et ce pour plusieurs jours, et à perturber la tenue du sommet de commerce international. Parallèlement aux actions menées dans la rue, émergeaient de nouveaux modèles de publication en ligne, tel que Indymedia.org, véritables moyens de communication alternatifs permettant aux activistes de mettre directement en ligne leurs textes ou reportages audio et vidéo réalisés sur le terrain. En fait, il s’agissait d’un rassemblement de plateformes de médias sociaux interactifs avant même l’apparition de Facebook ou Twitter.

À l’heure actuelle, les experts politiques et les médias font référence quasi quotidiennement au pouvoir perturbateur des réseaux citoyens. Grâce à l’accès rapide et efficace aux réseaux sociaux pour une masse importante, et à l’omniprésence des appareils mobiles permettant le lien avec ces réseaux, des mouvements initialement marginaux, pour peu que leur cause soit juste, ont pu commencer à gagner du terrain à une vitesse faramineuse. Qu’il s’agisse de renverser un dictateur, de forcer la suspension de projets industriels, ou de marques discréditées par le soulèvement de consommateurs, il fait peu de doute sur qui dirige le pouvoir au sein de la sphère sociale en ligne. Il s’agit en fait d’une victoire des masses, d’une nette redistribution du pouvoir en faveur des individus. Chacun de nous devrait se réjouir de ce phénomène puisque la recherche de sociétés plus équitables est un des principes fondateurs de notre système de valeurs. Et oui, je suis excité par les gains que cela apporte, mais aussi troublé par les défis qui se profilent lorsque ce pouvoir de masse, encore à ses balbutiements, s’occupe de la gestion de nos ressources politiques, économiques et naturelles.

Si j’écris avec un certain sentiment d’ambivalence, c’est qu’au cours des dernières années, j’ai travaillé avec ceux ayant été les cibles du média citoyen. Oui, il s’agit des méchantes grandes entreprises et associations industrielles que j’ai autrefois dénoncées. Mais j’ai vieilli, et j’évalue autrement l’interdépendance qui nous lie, nous, « les gens » et les compagnies et institutions qui génèrent et gèrent les ressources que nous consommons avec tant d’enthousiasme.

Le dossier de l’énergie est le parfait  exemple des tensions actuelles. D’un côté, les indicateurs macroéconomiques montrent que notre consommation individuelle d’énergie est stable voire en hausse et que, collectivement, nos pays auront besoin de plus d’énergie qu’auparavant. Peu importe notre opinion sur la question, il s’agit d’un fait et d’un problème à court terme. Coupez le courant, instaurez des coupures d’énergie et imaginez la révolte populaire, les hauts cris du public.

D’un autre côté, la communauté et les groupes environnementaux n’ont jamais été aussi actifs que maintenant pour se mobiliser contre des projets énergétiques de petite ou grande envergure. À un point tel que les professionnels de l’industrie de l’énergie ont composé un acronyme pour ce type d’opposition: B.A.N.A.N.A, pour Build Absolutely Nothing Anywhere Near Anything. Tous ces groupes utilisent dorénavant les médias sociaux intensément afin d’organiser et d’initier à distance de nouvelles poches de résistance. Collectivement, ils causent des maux de tête considérables à ceux voulant aller de l’avant dans le domaine de l’extraction de ressources naturelles et même à ceux ayant tenté d’implanter un réseau éolien dans certaines localités. Certains de ces groupes sont méfiants face au développement industriel et aux risques potentiels pour la santé alors que d’autres dénoncent l’exploitation d’énergies fossiles au moment où nous devrions investir dans le renouvelable. Ces groupes ont tous à la fois raison et tort.

Raison, puisque, en principe, nous devrions être prudents lorsque l’industrie nous dit que les nouveaux développements projetés sont sans danger. Raison, puisque que le changement climatique est indéniable et que nous devons absolument agir. Tort, puisqu’on accepte déjà certains risques de l’industrie moderne au quotidien, à plusieurs niveaux nécessaires et aussi parce que les énergies renouvelables, pour le moment, ne fournissent qu’une fraction de l’ensemble de nos besoins énergétiques.

L’énergie est un microcosme qui reflète des décisions sociétales plus larges; il s’agit d’un domaine où les avantages et les désavantages doivent être soupesés, et des compromis à court terme doivent être trouvés, tandis que les visions sur le long terme doivent demeurer sans compromis. Après tout, personne ne souhaite que l’on se retrouve en pénurie d’électricité au beau milieu de l’hiver, surtout ici au Canada ! Mais comment est-il possible de faire collectivement les choix difficiles découlant de la génération et de la fourniture d’énergie ? Par le biais de vastes consensus en ligne ? Cela n’arrivera pas de sitôt si on en juge par les discours échauffés et parfois incivils que suscitent les questions épineuses de l’énergie telles que les sables bitumineux canadiens, l’exploitation du gaz de schiste ou même les réseaux et compteurs électriques intelligents ici au Québec. Si vous prenez le temps de lire les commentaires en ligne concernant ces questions, vous serez rapidement submergés par la mer d’émotions fortes et d’insultes promptes lancées par les principaux protagonistes du débat. BEAUCOUP d’arrogance, peu de souplesse et aucune tentative de résolution.

Cela me laisse perplexe et préoccupé pour le futur. J’aime le fait qu’il y ait maintenant davantage de chiens de garde, que plus de visionnaires puissent se faire entendre et que la soif de changement soit si forte. Cela nous permettra de nous rendre plus rapidement au bon endroit. Toutefois, le pragmatique en moi s’inquiète de la capacité de la culture des médias sociaux à évoluer au-delà des bagarres passionnées pour adopter un terrain plus fertile au véritable dialogue. Ce dialogue, soit dit en passant, est crucial pour déterminer l’issue de nombreux problèmes complexes auxquels nous serons confrontés dans les années à venir.

Pour terminer sur une note positive, j’aimerais souligner que la culture des médias sociaux est encore dans sa petite enfance et qu’il plane une aura d’immaturité au sein du pouvoir basé sur les individus réseautés. Tandis que nous nous habituons à nous exprimer via ce nouveau médium et à exercer notre liberté d’expression ainsi que le pouvoir qui s’y rattache, un discours plus tolérant et  coopératif émergera peut-être en ligne. Les acteurs clés au sein des gouvernements et de la société civile pourraient jouer un rôle positif s’ils se vouaient à encadrer de tels débats. En premier lieu, ceux-ci doivent effectuer le rattrapage nécessaire afin de participer à cette nouvelle culture, car un fossé s’est créé pendant qu’ils gouvernaient et géraient selon les vieilles méthodes.

Pour vous donner l’heure juste : oui, j’ai été un militant et je poursuis toujours plusieurs nobles idéaux. Parallèlement à cela, je travaille à la gestion de projets de médias sociaux pour des entreprises. Le projet le plus fascinant que j’ai géré concerne d’un débat canadien en ligne ayant mené l’industrie, le public et les groupes environnementaux à discuter des pours et des contres de l’exploitation des gaz de schiste. Le projet se nomme forumschiste.com.  Jetez-y un coup d’œil et laissez-moi savoir ce que vous en pensez !
  • Karine Casault

    Très bon article Tom. Merci de me l’avoir partagé et il rend bien compte de mes propres dilemmes internes.

    •  Merci pour ton commentaire Karine ! Je pense que nous sommes beaucoup à partager cette ambivalence mais la mode à présent est au cheerleeding des réseaux sociaux. 

  • Marco Vachon

    J’ai vieilli également et il me semble que cette culture du “push against” requiert que nous fermions les yeux sur plusieurs aspects de nous-mêmes. Heureusement, on se rend un jour à l’évidence que Star Wars n’est finalement pas une bonne représentation de la vie et que les gros méchants n’existent malheureusement pas. À titre d’exemple, la démographie est moins intéressante à blâmer que Darth Vader.

    Certes, les médias sociaux ont le pouvoir de se transformer momentanément en un sabre-laser d’une extrême puissance, mais qui dit laser dit extrême focalisation, ce qui sous entend que tout ce qui se trouve en périphérie de l’endroit qui retient notre attention (ou notre déficit d’attention) peut avancer librement. On frappe fort, on se défoule, et lorsqu’on réussit à faire reculer des projets, on a vraiment l’impression d’avoir changé le cours des choses, alors que ce sont les tendances lourdes qui décident au bout du compte.

    Je suis de ceux qui s’intéressent beaucoup à ce que l’on peut amorcer que ce que l’on peut bloquer. Si on peux ralentir le courant avec un barrage, c’est rarement pour longtemps, et l’eau finit toujours par contourner les obstacles. Cependant, on ne sait jamais quand notre boule de neige va déclencher une avalanche, et c’est drôlement plus amusant.

    •  Très bien dit ! Toute cette sagesse ambiante me donne de l’espoir pour le futur de la mobilisation sociale en réseau. Des réseaux de solutions sont bien possibles mais prennent bcp plus de travail à monter si je me fie à mes experiences avec ethiquette.ca et ethipedia.net.

  • L’énergie des réseaux sociaux (dieu que je haie cette expression) s’apparente souvent à celle d’un adolescent. Longtemps pris en charge et enfantilisés, les citoyens s’éclatent, crient, boudent, disent caca en public, mais surtout testent leur nouvelles limites. Cette liberté est belle, nécessaire et parfois génératrices de tatous et boutons.

  • Pingback: Gaz de schiste : une seule image vous marque et tout est déglingué ! * | Le blog du Communicant 2.0()